De l’argent sale en provenance de l’entreprise américaine Hewlett-Packard a aidé l’autocrate russe Vladimir Poutine à consolider son pouvoir, révèlent dans une enquête au long cours David Crawford et Marcus Bensmann, journalistes pour notre partenaire allemand CORRECT!V. La cour de justice régionale de Leipzig devrait bientôt statuer sur cette vaste affaire de corruption.

Les faits

  • En novembre 1999, Vladimir Poutine lance une procédure d’achat d’un réseau informatique pour les services du procureur général. Le fabricant américain Hewlett-Packard remporte le contrat, bien que son offre ne soit pas la moins chère. HP exprime sa reconnaissance en payant au moins 7,6 millions d’euros en pots-de-vin.
  • L’argent finit dans les poches de fonctionnaires russes, parmi lesquels on trouve des procureurs et des agents des services secrets. Depuis, aucun procureur général russe n’a lancé d’enquête sur Poutine.
  • Le contrat n’aurait pas été possible sans l’aide des Allemands : la transaction d’HP était couverte par une garantie d’exportation d’Euler Hermes, qui appartient au groupe allemand Allianz.

La cour de justice régionale de Leipzig devrait bientôt statuer sur une vaste affaire de corruption. Le ministère public accuse l’entreprise américaine Hewlett-Packard (HP) d’avoir payé au moins 7,6 millions d’euros de pots-de-vin à de hauts fonctionnaires russes, afin de protéger sa position dominante sur le marché russe.

En réalité, les documents révèlent un scandale bien plus important. C’est Vladimir Poutine lui-même qui a autorisé cette affaire. Les pots-de-vin d’HP lui ont permis d’acheter la loyauté de toute une bande de procureurs, l’aidant ainsi à prendre le contrôle de tout le système judiciaire russe.

Le scandale peut être résumé en une phrase : l’argent sale de l’entreprise américaine Hewlett-Packard a aidé l’autocrate russe Vladimir Poutine à asseoir son pouvoir.

Une caisse noire en Saxe

Les histoires les plus importantes commencent parfois de manière tout à fait banale. Celle-ci débute en 2007, dans la petite ville allemande de Delitzsch, en Saxe, où des fonctionnaires du fisc enquêtent sur un revendeur d’ordinateurs du nom de Ralf K., membre de la CDU (parti chrétien démocrate) et représentant à l’assemblée de district de Saxe du Nord.

Il faut peu de temps aux fonctionnaires pour tomber sur des transactions suspectes, d’un montant total de 21 millions d’euros, qui ne collent pas avec les transactions habituelles de la petite entreprise. Les comptes laissent apparaître des contrats de plusieurs millions d’euros en Russie, alors même que l’entreprise n’avait ni le personnel ni la logistique pour assurer ce genre de contrats.

Il y a anguille sous roche. On fait donc appel aux services du procureur général ainsi qu’à l’Unité d’enquête intégrée de Saxe (INES), spécialisée dans les affaires de corruption complexes. La police épluche des piles de documents et découvre toujours plus de connexions et de comptes remontant de plus en plus haut. En peu de temps, cette affaire de fraude fiscale d’un petit entrepreneur de Delitzsch devient une affaire de corruption menant tout droit au sommet de l’État russe.

L’origine de cet argent est rapidement découvert : il provient de Hewlett-Packard, le géant américain de l’informatique. Ralf K. aurait mis en place dès 2004 une caisse noire, en concertation avec HP. Une filiale allemande d’Hewlett-Packard a livré des ordinateurs et logiciels pour environ 11 millions d’euros à Ralf K., puis celui-ci les a revendus à HP pour environ 21 millions d’euros, générant au final, une fois les charges déduites, un profit de 9,3 millions d’euros.

L’accord

au moin 7,6 million d’euros à payer.

De l’argent sale que Ralf K. répartit ensuite sur divers comptes partout dans le monde.

Mais Ralf K. n’est qu’un homme de main, un pion dans un jeu beaucoup plus important. Il ne prend pas ses ordres d’HP, mais du Russe Sergej B. Ils sont amis depuis le début des années 90, quand Sergej B. effectue un stage en Saxe. Par la suite, le Russe et l’Allemand montent tous deux des entreprises aux noms quasiment identiques et font des affaires ensemble à travers tout l’ex-empire soviétique.

Les enquêteurs arrivent également à identifier les récipiendaires de cet argent sale – au premier rang desquels se trouvent de hauts fonctionnaires des services secrets russes et du bureau du procureur général. Le procureur général adjoint Yuri Biryukov, un petit homme dur comme l’acier avec une voix rauque, signe les papiers qui mettent ces pots-de-vin en place, quitte à les falsifier lorsqu’il le faut.

C’est un personnage important de la pyramide du pouvoir de Poutine. Ainsi en 2003, lorsque la compagnie pétrolière Yukos est démantelée et que son patron, l’oligarque Mikhaïl Khodorkovsky, est envoyé en prison, c’est ce même Yuri Biryukov qui signe le mandat d’arrêt.

À partir de 2004, assurent les enquêteurs, les pots-de-vin négociés par Biryukov transitent via des sociétés-écrans vers des employés du bureau du procureur général et des services secrets, que l’on n’appelle plus KGB mais FSB.

Que signifie tout cela ? Nous sommes restés perplexes sur ce sujet un certain temps. L’affaire des pots-de-vin d’HP – qui pourrait rapporter à la Saxe des centaines de millions d’euros en dommages et intérêts – n’est-elle qu’un énième scandale de corruption dans un pays traditionnellement corrompu ? Ou bien se cache-t-il encore autre chose derrière ? Oui, il y a bien autre chose.

Comment Poutine a pris le pouvoir

On prend toute la mesure de l’affaire en remontant à 1999. Une année charnière pour la Russie. Cette année-là, Poutine invente un scandale sexuel, initie une guerre, met un terme à l’indépendance du ministère public russe, s’élève jusqu’à la présidence – et autorise les pots-de-vin d’HP. Mais chaque chose en son temps.

Début 1999, la Russie ressemble encore plus ou moins à un État de droit, malgré la corruption et un pouvoir arbitraire. La séparation des pouvoirs est en place, des représentants indépendants font entendre leur voix à la Douma et certaines parties du système judiciaire fonctionnent de manière indépendante. Le président se nomme Boris Eltsine. Il fait cependant face à de nombreuses difficultés. Le procureur général de la Fédération de Russie enquête sur Eltsine et ses proches. Des actifs leur appartenant ont été identifiés en Suisse et utilisés pour acheter des biens de luxe. Le procureur général se nomme Yuri Skuratov et n’hésite pas à enquêter sur le président.

Boris Eltsine est dans une mauvaise passe, mais il reçoit l’aide d’un certain Vladimir Poutine, nommé à la tête du FSB, les services secrets successeurs du KGB, tout juste un an avant le début de l’enquête.

La pression sur les épaules du procureur général Skuratov est immense, mais il poursuit son enquête jusqu’au 18 mars 1999. Ce jour-là, la télévision russe montre la vidéo d’un homme qui lui ressemble, au lit avec deux femmes.

Lorsque l’on regarde aujourd'hui ce film, granuleux et en noir et blanc, on suspecte immédiatement une falsification grossière – les participants se comportent comme dans un film pornographique, tenant bien compte de l’emplacement de la caméra. De plus, le procureur général Skuratov jure qu’il n’est pas l’homme sur cette vidéo.

Ses dénégations ne le sauvent pas, car voilà que le chef des services secrets, Vladimir Poutine, annonce dans une interview télévisée que ses experts ont établi définitivement que l’homme nu dans la vidéo est bien Skuratov. La parole de Poutine, chef des services secrets, est la plus forte – ce même Poutine qui, alors qu’il n’était encore que chef de département pour le KGB à Dresde, voulait contraindre un professeur à lui donner accès aux résultats de ses recherches en le faisant chanter avec des éléments pornographiques.

CORRECT!V a confronté le président russe avec ces accusations mais n’a pas reçu de réponse.

C’en est fini du procureur général. Il est écarté peu après. Son successeur est déjà en place : Vladimir Ustinov, ainsi que son adjoint, un certain Yuri Biryukov, le petit homme dur à la voix rauque. Les deux hommes ont fait connaissance dans le Caucase nord pendant les années chaotiques qui ont suivi la première guerre de Tchétchénie.

L’enquête sur Boris Eltsine est enterrée. La reconnaissance du président ne se fait pas attendre : le 9 août 1999, il nomme Poutine premier ministre.

Le mandat de Poutine commence dans la terreur. Chaque semaine, des bâtiments explosent, on recense près de 300 personnes tuées. Le 22 septembre, des habitants de la ville de Riazanaperçoivent des individus portant des sacs dans le sous-sol d’un immeuble. La police vient et confisque les sacs – bourrés d’explosifs, comme le constate un expert en démolition. On découvre que les porteurs de sacs sont en réalité des agents du FSB.

Les responsables des services secrets déclarent cependant, quelques jours plus tard, que les sacs étaient remplis de sucre, et que l’opération de Riazan était un exercice pour tester la vigilance de ses habitants.

Pour l’opinion publique russe, ces explosions sont des actes terroristes tchétchènes. Le 1er octobre 1999, les troupes russes envahissent la Tchétchénie. L’armée russe y avait perdu sa première guerre et s’était retirée en 1996. Pour Poutine, cette défaite était un déshonneur, il veut les anéantir.

Le nouveau procureur général clôture l’enquête sur ces sinistres porteurs de sacs de sucre quelques mois plus tard.

Le système judiciaire est maintenant aux mains de Poutine et ne lui causera désormais plus de soucis.

Au milieu de tous ces événements, une autre décision est passée inaperçue. Le 14 novembre 1999, Poutine décide de faire un geste pour les services du procureur général. Par décret gouvernemental, il autorise un emprunt de 30 millions de dollars à une banque étrangère pour l’acquisition d’un nouveau réseau informatique.

Une décision bien étrange, alors que la Russie est presque en faillite après la crise du rouble et que les hôpitaux tombent en ruine. Pourquoi autoriser un emprunt pour les services du procureur général ? De tels accords sont une véritable invitation à la corruption et Poutine le sait très bien. Est-ce qu’il l’approuve délibérément, pour que les nouveaux procureurs généraux puissent se remplir les poches et qu’il puisse ainsi s’assurer de leur loyauté envers lui ?

Corruption avec bénédiction allemande

Un appel d’offres est lancé pour ce contrat. Hewlett-Packard est l’une des entreprises à y participer et se voit octroyer le contrat en février 2001. Le contrat est censé être sécurisé par l’intermédiaire d’une garantie d’exportation américaine, mais cela n’aboutit pas.

C’est alors que le bureau du procureur général de Russie suggère de faire passer le contrat vial’Allemagne – en utilisant la filiale Hewlett-Packard ISE GmbH basée à Dornach, en Bavière. À partir de là, les choses vont très vite : en février 2003, les autorités russes approuvent le contrat ; en novembre, la filiale allemande d’HP demande un prêt à la Dresdner Bank ; en mars 2004, le ministère allemand de l’économie et du travail approuve à son tour la transaction ; puis la filiale allemande d’HP reçoit une garantie d’exportation de la part de la société Euler Hermes. Ce qui signifie que les risques associés à la transaction ne sont plus supportés par HP mais par le contribuable allemand.

L’Allemagne donne un coup de main

une garantie de l’État allemand est un prérequis au contrat.

À ce stade, les pots-de-vin ont déjà été mis en place – cachés dans les documents examinés à la fois par le ministère de l’économie et les auditeurs d’Euler Hermes. Mais les autorités allemandes n’usent pas de la même rigueur dont feront preuve les fonctionnaires du fisc de Saxe ultérieurement. De ce fait, le contrat contenant les pots-de-vin reçoit la bénédiction officielle de l’Allemagne.

Une porte-parole du ministère de l’économie explique que le ministère ne peut émettre de commentaire sur des transactions spécifiques au regard de la confidentialité des affaires. Le ministère souligne cependant qu’en principe, le gouvernement allemand est délivré de toute responsabilité à partir du moment où il y a eu corruption dans la conclusion du contrat. Euler Hermes n’a pas émis de commentaire supplémentaire.

Dès le départ, environ 7,6 millions d’euros, soit environ un cinquième de la somme totale, sont marqués comme étant de l’argent sale. C’est ce qu’avait promis le représentant d’HP en Russie – l’Allemand Hilmar L.

Hilmar L., âgé maintenant de 63 ans, est un habitué des transactions douteuses. Cet astrophysicien – qui a étudié en Union soviétique et a travaillé plus tard pour l’Institut central d’astrophysique à Babelsberg – a aussi été un informateur de la Stasi, les services secrets est-allemands. Entre 1980 et 1990, il a déployé de grands efforts pour espionner ses collègues.

Il traverse les bouleversements politiques en Allemagne plutôt bien et commence une carrière dans l’informatique au début des années 1990. En 1996, il devient responsable d’HP en Russie. Lors de l’inauguration d’une usine, en 1999, Hilmar L. rencontre le président Poutine. L’ex-informateur de la Stasi rencontre l’ex-agent du KGB en Saxe. A-t-il approché Poutine en collègue ou bien est-ce que Poutine, dont les services secrets ont accès à une masse de documents de la Stasi, savait tout sur la double vie d’Hilmar L. ? Est-ce pour cela qu’HP s’est vu accorder la transaction véreuse ?

Nous n’avons pas la réponse, mais selon les enquêteurs allemands, HP n’a pas fait l’offre la plus basse, mais a quand même remporté l’appel d’offres visant à fournir un nouveau réseau informatique aux services du procureur général de Russie.

Les pots-de-vin transitent de l’Allemagne vers des paradis fiscaux.

Blanchiment d’argent dans des vitrines d’exposition

C’est à ce moment-là que Sergej B., le vendeur d’ordinateurs russe et ami du chrétien-démocrate de Saxe Ralf K., revient sur le devant de la scène. Il faut bien que quelqu’un mette en place la caisse noire et le transfert d’argent sale d’HP vers les fonctionnaires russes corrompus. Un employé d’HP suggère le nom de Sergej B., ce qui lui donne l’occasion de travailler avec Ralf K. Début 2004, ils remplissent la caisse noire et commencent à distribuer l’argent.

Environ 2,6 millions d’euros vont à la Verwood Industries Limited, une entreprise basée à Londres, sans qu’aucun service ne soit fourni en retour. Ralf K. transfère près de 310 000 euros à Bracefiled Builders Limited, en Angleterre, toujours sans aucun service en retour. Une mystérieuse entreprise de Belize, la Marple Associated S.A., se voit adjuger 632 000 euros, là encore sans aucun service en retour. La liste continue. À travers d’autres comptes et toujours plus de sociétés-écrans dans divers paradis fiscaux, l’argent arrive dans les poches des apparatchiks russes.

Sergej B. n’oublie pas non plus le FSB. Environ 550 000 euros sont transférés sur un compte des services secrets russes en République serbe. Ce compte appartient à un certain groupe Kotrax et le transfert s’établit sans aucun contrat, et sans même un effort pour prétendre qu’il s’agit d’un échange de services, comme dans les autres cas. Les autorités allemandes présument que Kotrax est une émanation du FSB. Selon les relevés de cartes de crédit, l’argent aurait été utilisé pour mener la belle vie. Y figurent des paiements pour des montres de luxe, des pièces détachées de piscine, ainsi qu’une facture de l’hôtel Palace de Berlin pour 108 000 euros. La suite présidentielle y est facturée 1 800 euros la nuit. Dans un communiqué, un représentant de l’hôtel explique ne pas être au courant de l’incident et affirme ne pas détenir d’information au sujet d’une telle facture.

Les enquêteurs allemands ont aussi découvert que la somme de 700 000 dollars, à destination d’une entreprise contrôlée par le FSB, était mentionnée dans les négociations de dessous-de-table. Le transfert d’argent vers le compte du groupe Kotrax équivaut à cette somme en euros. Cela signifie que, conformément à ce que savent les enquêteurs allemands, le groupe Kotrax est bien une entreprise du FSB.

Sergej B. se présente comme un entrepreneur du Web exemplaire, doté d’une âme charitable. Selon ses dires, ses entreprises emploient plus de 5 000 personnes. Son nom vient immédiatement à l’esprit dès que l’on parle d’e-gouvernement en Russie. Ses employés sont en charge de la numérisation des dossiers des ministères, bibliothèques, archives et de bien d’autres bibliothèques de données.

Les pots-de-vin terminent souvent dans les poches de fonctionnaires russes via des cartes de crédit.

Ce que l’opinion publique russe ne sait pas, c’est que Sergej B. mène une double vie. Non seulement il effectue des mouvements de fonds d’argent sale pour le compte du FSB, mais les dossiers allemands révèlent qu’il est lui-même un agent du FSB.

Ce qui donne un nouvel éclairage sur son engagement dans la numérisation des données. Un agent secret ayant accès à tous les dossiers de Russie ? Le rêve pour n’importe quel espion.

Mais il y a mieux. Quand toutes les factures douteuses ont été réglées, il reste encore de l’argent dans la caisse noire, environ 1 million d’euros. Sergej B. demande alors à son bon ami Ralf K. de commander des vitrines d’exposition avec verre de sécurité pour le musée Tsaritsino, que la ville de Moscou est alors en train de restaurer.

Ralf K. fait ce qu’on lui dit. Il transfère 945 371 euros à la société Knauf/Kassel à Fuldabrück pour payer les vitrines et 106 850 à la société Hanseata à Wentorf pour payer le verre de sécurité. Les deux sociétés livrent le tout à Moscou en 2007.

Quand on lui pose la question aujourd’hui, le bureau de l’architecte principal qui a choisi les vitrines assure qu’elles ont été financées par la ville.

Nous n’avons pu reconstituer ces flux monétaires, mais cela sent le blanchiment d’argent à plein nez. Il est possible de vérifier que les vitrines ont bien été achetées avec l’argent de la caisse noire de Ralf K. Est-ce que l’argent “propre” de la ville de Moscou est ensuite allé dans les poches de Sergej B. ? Si c’est le cas, où cet argent est-il passé ensuite ?

Autre singularité, l’homme, qui aime habituellement étaler publiquement ses transactions commerciales, ne fait aucune mention des vitrines d’exposition sur son site internet. On y trouve seulement la mention de la numérisation des archives de la bibliothèque Tsaritsino par son entreprise. À aucun moment on n’y parle de vitrines d’exposition. Sergej B. a refusé tout commentaire lorsque CORRECT!V le lui a demandé. Le musée et la ville de Moscou n’ont pas répondu à nos questions.

L’effondrement de l’État sous Poutine

La légende continue : sous Boris Eltsine, la Russie était corrompue. Puis Vladimir Poutine est arrivé et a fait le ménage. C’est pourtant bien l’inverse qui s’est produit. Sous Boris Eltsine, la séparation des pouvoirs était, en grande partie, toujours en place. C’est seulement sous Poutine que la fraude est devenue institutionnelle.

Un des piliers centraux du pouvoir de Poutine est la coopération entre les services du procureur général et les services secrets. Les services secrets font le sale boulot, les procureurs généraux leur évitent tout problème juridique.L’exemple parfait en est la couverture des véritables responsables des explosions qui ont conduit à la deuxième guerre de Tchétchénie, en 1999. Ce que certains ont appelé “l’incendie du Reichstag de Poutine”. Un autre exemple est le scandale de corruption massive autour du magasin de meubles “Tri Kita” (Les trois baleines), une affaire publique qui s’est étalée en Russie sur plusieurs années. Une affaire qui a conduit plusieurs enquêteurs à payer de leur vie leur curiosité.

Tout comme les innombrables “raids” policiers contre les entrepreneurs russes, qui sont jetés en prison et se voient confisquer leurs actifs par des fonctionnaires avides. En 2011, environ 400 000 entrepreneurs russes étaient ainsi emprisonnés injustement. Pas étonnant que l’économie russe soit en train de toucher le fond.

À ce stade, il nous faut retourner vers le duo Ustinov/Biryukov, les deux têtes du bureau du procureur général, et deux personnages clés de la pyramide du pouvoir de Poutine Les deux hommes sont connectés par une alliance de longue date. Fin 1990, ils ont tous deux servis dans le Caucase, où ils ont enquêté sur les financiers supposés des rebelles tchétchènes.

On croise et recroise toujours le duo Ustinov/Biryukov, les deux dirigeants du bureau du procureur général.

Ustinov a bloqué l’enquête sur les “porteurs de sacs de sucre”. Biryukov a freiné l’enquête sur le scandale de corruption entourant le magasin de meubles “Les trois baleines”. Ustinov a imposé la loi sur la confiscation des actifs, véritable carte blanche aux raids contre les entrepreneurs. Et ainsi de suite… Dans les enquêtes sur les oligarques, dans le scandale du naufrage du sous-marin Koursk, encore et toujours, les deux têtes du bureau du procureur général sauvent la peau de Poutine.

Et au tout début de cette coopération, on trouve le prêt aux services du procureur général, initié par Poutine. Est-ce la stratégie de Poutine pour récompenser la loyauté des services du procureur général dès le départ, un service mené par deux hommes extrêmement importants dans le jeu de pouvoir de Poutine ? Comme si Poutine avait voulu remercier ces hommes, si importants dans sa stratégie de pouvoir, pour la loyauté dont ils ont fait preuve dès le départ.

L’argent a été dépensé dans des hôtels de luxe, des pierres précieuses et des voitures coûteuses, comme une Bentley

Quand justice sera-t-elle rendue ?

Nous avons demandé au collecteur de données russe Sergej B., à l’actuel (et précédent) président russe Poutine, à l’actuel sénateur Yuri Biryukov, à l’ancien procureur général Ustinov, à l’ancien responsable du FSB Patruchev, à Hilmar L., ancien responsable d’Hewlett-Packard en Russie et à Ralf K., l’ancien représentant des chrétiens-démocrates à l’assemblée de district, de bien vouloir commenter ces allégations.

Ils ont tous préféré garder le silence. S’ils émettaient par la suite un commentaire, nous ne manquerions pas de le prendre en compte.

Ralf K., l’ancien représentant des chrétiens-démocrates à l’assemblée de district – dont l’entreprise a été utilisée pour mettre en place la transaction avec HP, si l’on en croit les enquêteur de Dresde –, a aussi refusé de répondre à nos questions. Après avoir reçu les questions de CORRECT!V, son avocat, Thomas Knierim, nous a immédiatement envoyé une injonction de cesser toute couverture médiatique des affaires de son client, nous réclamant également le paiement d’honoraires s’élevant à 1 086,23 euros. Ce que nous n’avons pas fait.

Selon les procureurs allemands, tous les officiels russes impliqués dans le contrat HP sont coupables de délit. Le coupable principal est l’homme à la voix rauque, Yuri Biryukov. L’affaire est connue en Russie car les autorités allemandes ont requis une aide juridique. Mais pour l’instant, aucune des personnes impliquées n’est visée par une enquête en Russie.

Pour Hewlett-Packard, le contrat corrompu s’est avéré très profitable, lui permettant d’atteindre en quelque sorte une position de monopole sur le marché russe. Selon le business plan “Troïka”, le chiffre d’affaires d’HP en Russie devait grimper de 700 millions à 2 milliards de dollars en 2007, avec une marge de profit de 42 %. Le pot-de-vin de 7,6 millions d’euros semble avoir rapporté des milliards en profits à HP.

Selon l’un des enquêteurs criminels à Dresde, ce fut le “ticket d’or” d’HP pour le marché russe.

HP a refusé de commenter les accusations de CORRECT!V. Patrick Edlund, porte-parole d’HP Allemagne, a décliné tout commentaire, arguant que l’affaire était sous le coup d’une procédure judiciaire en cours en Allemagne. Il a ajouté un communiqué de presse de 2014, dans lequel l’entreprise affirmait que cette affaire ne concernait qu’un petit nombre de salariés qui n’étaient de toute façon déjà plus dans l’entreprise. Un démenti est tout autre chose.

La justice américaine est déjà entrée en action. En 2014, une cour de justice américaine a condamné Hewlett-Packard à une amende de 108 millions de dollars pour corruption et pots-de-vin en Russie, en Pologne et au Mexique.

Étrangement, l’affaire aux États-Unis ne vise pas l’état-major de l’entreprise, qui à l’époque comprenait une femme aux connexions politiques importantes : Carly Fiorina, aujourd’hui candidate à l’investiture républicaine pour l’élection présidentielle. Dans son annonce de candidature, elle soulignait tout particulièrement son succès dans la conduite de l’entreprise informatique. Nous avons également sollicité un commentaire de Carly Fiorina sur les événements de Russie, mais elle aussi préfère rester silencieuse. Que savait Carly Fiorina des pots-de-vin payés en Russie alors qu’elle était à la tête de l’entreprise ? Elle a refusé tout commentaire quand CORRECT!V s’est rapproché d’elle.

Les juges américains se sont appuyés sur la requête allemande examinée initialement par la cour de justice locale de Leipzig en 2012. Après près de 3 ans, la cour de justice de district a passé le relais à la cour de justice régionale. Les juges doivent maintenant décider s’ils acceptent l’affaire. C’est seulement à ce moment-là que sera prise la décision de juger l’affaire ou non. Tout indique cependant que les juges de la cour de justice régionale prennent maintenant l’affaire très au sérieux.

Ce délai est surprenant. L’État allemand a investi des millions d’euros dans l’enquête sur cette affaire et elle pourrait leur rapporter de vastes sommes d’argent. Des procureurs publics de Dresde ont annoncé qu’ils veulent confisquer les profits d’HP pour les transactions commerciales subséquentes, si l’entreprise est jugée coupable. Ce serait possible. Après le scandale de l’incinérateur de déchets de Cologne, en 2005, la Cour de justice fédérale allemande a décidé que, dans les affaires de corruption, toutes les transactions pouvaient être prises en compte pour le calcul des amendes, pas seulement celles concernées par la corruption.

Comme nous l’avons déjà établi, les profits d’HP en Russie s’élèvent à plusieurs milliards d’euros.

Une condamnation pourrait donc conduire à des centaines de millions d’euros de compensation payables, entre autres, à l’état de Saxe.

Illustration/Animation (Artikel): Nick Böse, Simon Jockers

Textchef: Ariel Hauptmeier

Mitarbeit: Daniel Drepper, Frederik Richter, Jonathan Sachse, Julia Brötz, Stefan Wehrmeyer

Französische Übersetzung: Gabrielle Blanchout

Die französische Version unserer Recherchen zu Putin ist in Kooperation mit unserem Partner Mediapart entstanden.

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